lundi 28 juillet 2014

Paul Celan

Parle, toi aussi,
parle le dernier à parler
dis ton dire.

Parle_
Cependant ne sépare par du Oui le Non
Donne à ta parole aussi le sens :
lui donnant l'ombre.

Donne-lui assez d'ombre,
Donne-lui autant d'ombre
qu'autour de toi tu en sais répandue entre
Minuit Midi Minuit.


Regarde tout autour :
vois comme cela devient vivant à la ronde_
Dans la mort! Vivant!
Dit vrai, qui parle d'ombre.

Vois comme se rétrécit le lieu où tu te tiens :
Où veux-tu aller à présent, toi en défaut d'ombre, où aller ?
Monte en tâtonnant, monte.
Plus mince, plus méconnaissable, plus fin!
C'est ce que tu deviens, plus fin : un fil,
le long duquel elle veut descendre, l'étoile :
pour en bas nager, tout en bas,
là où elle se voit
scintiller : dans le mouvement de houle
des mots qui toujours vont.



PSAUME

Personne ne nous pétrit de nouveau dans la terre et l'argile,
personne ne pose une parole sur notre poussière.
Personne.

Loué soit-tu, Personne.
C'est pour toi que nous voulons
fleurir.
A ta
rencontre.

Un rien
voilà ce que nous fûmes, sommes et
resterons fleurissant :
la rose de Rien, la
rose de Personne.

Avec
la clarté d'âme du style
le désordre céleste du filet d'étamine,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
au-dessus, ô, au-dessus
de l'épine.

mardi 13 mai 2014

Henri Michaux

"Avec tes défauts pas de hâte. Ne vas pas à la légère les corriger.
Qu'irais-tu mettre à la place ?


Garde intacte ta faiblesse. Ne cherche pas à acquérir des forces, de celles surtout qui ne te sont pas destinées, dont la nature te préservait, te préparant à autre chose.


Non, non, pas acquérir. Voyager pour t'appauvrir. Voilà ce dont tu as besoin.


Ce que tu as gâché, que tu as laissé se gâcher et qui te gêne et te préoccupe, ton échec est pourtant cela même, qui ne dormant pas, est énergie, énergie surtout. Qu'en fais-tu?


Les heures importantes sont les heures immobiles. Ces fractions du temps arrêtées, minutes quasi mortes sont ce que tu as de plus vrai, ce que tu as de plus vrai, ne les possédant pas, n'étant pas par elles possédé, sans attributs, et que tu ne pourrais "rendre", étendue horizontale pas dessus des puits sans fond.


Les arbres frissonnent plus finement, plus amplement, plus souplement, plus gracieusement, plus infiniment qu'homme et femme sur cette terre et soulagent davantage.
Les peurs, les appréhensions, les soucis, la mélancolie, les tendresses, les émotions inexprimables, les arbres, pourvu qu'il y ait un souffle de vent, savent les accompagner.
Le précieux, le véritablement précieux est distribué sans le savoir et reçu sans contrepartie.


Seigneur tigre, c'est un coup de trompette en tout son être quand il aperçoit la proie, c'est un sport, une chasse, une aventure, une escalade, un destin, une libération, un feu, une lumière.
Cravaché par la faim, il saute.
Qui ose comparer ses secondes à celles-là?
Qui en toute sa vie eut seulement dix secondes tigre?


Entoure toi d'un insatisfaisant entourage. Rien de précieux. A éviter. Jamais de cercle parfait, si tu as besoin de stimulation. Plutôt demeure entouré d'horripilant, qu'assoupi dans du satisfaisant"....


Poteaux d'angle


mardi 15 avril 2014

Nicolas Bouvier

"...J'ai traversé une période de désespoir dans l'écriture parce que finalement, c'est un projet très immodeste de vouloir rendre compte des choses. Il y a une telle disproportion entre cette ambition et les moyens dont on dispose qu'il faut payer de sa personne jusqu'au moment où le sol se dérobe. On ne peut rendre compte du monde sur un mode mondain et distant. Ce n'est pas possible. On ne peut écrire un bon livre sans se saigner presqu'à mort et je dis ça sans du tout songer au poncif de l'artiste maudit.
...D'autre part, si le langage dont nous disposons nous, mortels -je ne parle pas des Dieux de l'Olympe-, parvenait à rendre compte de la totalité du monde sensible, ce monde disparaîtrait immédiatement. Il n'aurait plus besoin d'un support matériel. On retournerait au verbe originel. Une très belle nouvelle de Bradbury touche d'ailleurs à ça sans le vouloir. C'est l'histoire d'une lamaserie tibétaine qui, parce qu'il faut dire un mantra un milliard de fois pour changer ce que, dans le bouddhisme tibétain, on appelle kalpa, une époque qui dure des millénaires, et qu'elle veut changer de kalpa, commande un ordinateur à une firme américaine pour qu'il le répète à toute allure. L'ordinateur se met en marche et à mesure qu'il approche du milliard de fois, on voit les étoiles s'éteindre."

Routes et déroutes

samedi 22 février 2014

TOMAS TRANSTROMER

EN MARS-79

Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage, je partis pour l'île recouverte de neige. L'indomptable n'a pas de mots. Ses pages blanches s'étalent dans tous les sens! Je tombe sur les traces de pattes d'un cerf dans la neige. Pas des mots, mais un langage.


SOMBRES CARTES POSTALES

L'agenda est rempli, l'avenir incertain. le câble fredonne un refrain apatride. Chutes de neige dans l'océan de plomb. Des ombres se battent sur le quai. Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne prendre nos mesures. Cette visite s'oublie et la vie continue. Mais le costume se coud à notre insu.