mardi 15 avril 2014

Nicolas Bouvier

"...J'ai traversé une période de désespoir dans l'écriture parce que finalement, c'est un projet très immodeste de vouloir rendre compte des choses. Il y a une telle disproportion entre cette ambition et les moyens dont on dispose qu'il faut payer de sa personne jusqu'au moment où le sol se dérobe. On ne peut rendre compte du monde sur un mode mondain et distant. Ce n'est pas possible. On ne peut écrire un bon livre sans se saigner presqu'à mort et je dis ça sans du tout songer au poncif de l'artiste maudit.
...D'autre part, si le langage dont nous disposons nous, mortels -je ne parle pas des Dieux de l'Olympe-, parvenait à rendre compte de la totalité du monde sensible, ce monde disparaîtrait immédiatement. Il n'aurait plus besoin d'un support matériel. On retournerait au verbe originel. Une très belle nouvelle de Bradbury touche d'ailleurs à ça sans le vouloir. C'est l'histoire d'une lamaserie tibétaine qui, parce qu'il faut dire un mantra un milliard de fois pour changer ce que, dans le bouddhisme tibétain, on appelle kalpa, une époque qui dure des millénaires, et qu'elle veut changer de kalpa, commande un ordinateur à une firme américaine pour qu'il le répète à toute allure. L'ordinateur se met en marche et à mesure qu'il approche du milliard de fois, on voit les étoiles s'éteindre."

Routes et déroutes