lundi 14 octobre 2013

Christine ANGOT

"Un homme? Elle m'a insultée et s'est mise à pleurer. "Je m'en fous des mecs". Je l'ai laissée parler. Je sentais que ça n'allait pas, du tout, du tout. "Toi, tu as la vie devant toi, tu es hétéro, tu t'en fous , toi. Mais moi. Moi j'ai compris maintenant. Baiser avec une femme tu as raison, c'est de l'inceste." Donc j'avais réussi, je l'avais convaincue, j'avais raison, j'étais seule. En trois mois. Elle s'est mise à pleurer, rien ne pouvait l'arrêter, j'avais beau lui dire que je l'aimais. J'étais partagée entre la satisfaction qu'elle ait enfin compris, mais la tristesse de voir que c'est fini. C'est sûr..."

Plus loin: "Ecrire n'est pas choisir son récit. Mais plutôt le prendre, dans ses bras et le mettre tranquillement sur la page, le plus tranquillement possible, le plus tel quel possible. Tel qu'il se retourne encore dans sa tombe, si sa tombe c'est mon corps. S'il se retourne encore, c'est que je ne suis pas morte. Je ne suis pas non plus complètement folle. Le prendre dans ses bras tel quel, ça m'aurait plus intéressée de prendre un autre sujet dans mes bras, on ne m'a pas demandé. Ca peut prendre toute une vie à un écrivain de prendre dans ses bras un sujet qui ne regarde personne. D'où cette mise en garde qu'il ne faut pas prendre mal, c'est un regret, un dernier, de n'avoir pas pu, écrire d'autres livres que ceux-là, sachant comment vous allez réagir et que votre réaction va me faire souffrir."


L'inceste. Stock Editeur

vendredi 26 juillet 2013

ERNST JÜNGER

"C'est vrai, je l'ai noté, des bataillons entiers étaient parfois décimés et j'en réchappais, comme je réchappais d'encerclements dangereux. A force de s'en sortir, on se demande évidemment s'il s'agit de hasard. Après tout, le rêve, comme la poésie, distancie peut-être de la vie et protège. Mais je vous voudrais surtout rappeler ce que je dois aux autres, à ceux sans lesquels je ne serais probablement plus en vie aujourd'hui, parents, camarades, voisins, amis inconnus. J'ai écrit dans mon livre Sous le signe de Halley que sans leur aide mes os blanchiraient au Sahara, pourriraient dans un trou d'obus; j'aurais croupi dans un camp ou une prison. Qui sait qui intervint en ma faveur lorsqu'on négociait les têtes, qui falsifia ou fit disparaître des documents ? On dit "les amis dans la peine on les perd par centaines"...mais un seul suffit. Il y avait toujours quelqu'un . Ce n'est pas un hasard"...